Talent au bureau des HLM

Rima Elkouri

La Presse

Il est de ces immigrants qui font tout pour réussir. Tout pour s'intégrer.

Et à qui, pourtant, on fait bien des misères, même s'ils sont des actifs pour la société. M.Talent est de ceux-là. Son prénom prédestiné ne lui porte pas chance jusqu'à présent. Notre chroniqueuse nous raconte ses déconvenues dans le cadre de sa série Histoires d'immigrants.

Il s'appelle Talent. Talent, comme dans «avoir du talent»? lui ai-je demandé. Oui, oui, c'est ça. Talent Bin Hangi. Mais en arrivant au pays comme réfugié, une erreur administrative a fait en sorte que l'on a inversé son nom. Sur tous ses papiers il est devenu Hangi Bin Talent. Depuis, ce n'est pas juste son nom qui est tout à l'envers. Sa vie l'est aussi.

J'ai rencontré Talent chez lui, un soir, dans l'arrondissement de Saint-Laurent. C'est sa fille Neige qui m'a accueillie à la porte. «Vous pouvez aller au salon», m'a-t-elle dit, avant de se sauver à pas de souris.

Dans le salon aux murs bleu piscine, beaucoup d'images religieuses, un tableau de l'oratoire Saint-Joseph, des fleurs artificielles. L'aînée, Jeanne-d'Arc, 16 ans, est en train de faire la vaisselle. Les cinq autres enfants viennent chacun leur tour me saluer. Leur maman, Soki, est à son cours d'anglais, qu'elle suit en plus du cours de français dans l'espoir de devenir aide-infirmière.

Talent était un défenseur des droits de la personne au Congo. Il y était enquêteur principal pour l'Association africaine de défense des droits de l'homme. Il était aussi animateur de radio. Il parlait trop au goût de certains. Il avait le gouvernement et des rebelles congolais à ses trousses.

Il a échappé à plusieurs assassinats. Il a été arrêté plusieurs fois, torturé même. Après une longue fuite, avec l'aide d'Amnistie internationale, il a réussi à quitter le pays pour se réfugier ici, en juillet 2003. Sa femme Soki et leurs cinq enfants l'y ont suivi l'année suivante. Une sixième fille est née ici même à Montréal.

Survivre est une chose. Vivre en est une autre. Pour veiller aux besoins d'une famille de huit, Talent a dû ramer. Il s'est vite rendu compte que son diplôme en service social ne valait rien ici, pas plus que le diplôme d'infirmière de Soki. Il s'est inscrit à l'Université de Montréal, avec l'ambition de faire du droit. Il s'est vite rendu compte aussi qu'il ne pouvait faire vivre une famille de huit avec 18 000$ de prêts et bourses.

«Le problème, c'est le loyer. Il faudrait trouver un HLM», s'est-il dit.

Puni pour ses efforts

Il s'est informé. Il s'est inscrit en novembre 2004 sur la liste d'attente de l'Office municipal d'habitation de Montréal. Il était 125e sur la liste d'attente. Petit à petit, son nom montait sur la liste. Quand il a appris qu'il était désormais au 19e rang, il s'est dit que Dieu était grand et il s'est mis à espérer.

À l'été 2006, une fois le trimestre universitaire terminé, comme la famille n'arrivait pas à joindre les deux bouts, à payer le loyer, le téléphone et l'électricité, Talent s'est dit qu'il devait à tout prix travailler très fort pour s'en sortir. L'emploi qu'il a trouvé? Reforestation au nord du Lac-Saint-Jean. Il a travaillé là comme un fou, dans des conditions difficiles, tandis que sa femme Soki et leur fille aînée s'éreintaient comme cueilleuses dans des fermes.

Le 17 septembre 2007, Talent reçoit une lettre de l'Office municipal d'habitation. Enfin le HLM dont il rêve? Pas vraiment. On lui disait qu'il était exclu du programme des HLM. Sa demande était devenue «inadmissible».

Comment ça, inadmissible? «Vous êtes devenu riche», lui a-t-on dit. Riche?

«J'ai failli tomber évanoui», raconte Talent.

En fait, ses revenus familiaux pour 2006 étaient de 41 000$, dépassant de 2000$ la limite de 39 000$ établie pour une famille nombreuse comme la sienne, lui a-t-on dit. Vérification faite auprès de l'OMHM, la limite n'est pas de 39 000$, mais de 43 000$ pour une famille de huit. Y a-t-il eu erreur? «Non, ce n'est pas une erreur nécessairement. Mais un concours de circonstances», m'explique Martin Després, porte-parole de l'Office municipal d'habitation. Un nouveau barème a été adopté en octobre 2007, soit quelques semaines après l'évaluation de la demande de Talent. Sa demande peut-elle être évaluée en vertu du nouveau barème? Non. C'est une question de justice sociale, me dit-on. «On ne va pas le faire passer devant quelqu'un qui fait la moitié de ses revenus». Ça va de soi. Mais une famille de huit qui gagne 41 000$ (incluant des prêts et bourses) est-elle vraiment plus riche qu'un couple qui gagne 23 500$?

Bref, Talent s'est épuisé au travail, croyant bien faire, croyant naïvement que ses efforts lui permettraient d'améliorer le sort de sa famille. Mais voilà qu'il est puni pour ses efforts, sous prétexte qu'il est devenu soi-disant trop riche. Au nom de la justice sociale, on est finalement en train de lui dire qu'il aurait mieux fait de se croiser les bras, de demander l'aide sociale ou même de travailler au noir.

Dans 100 ans, peut-être...

Rassurez-vous, Talent a reçu fin janvier une lettre de l'OMHM disant que sa demande était de nouveau inscrite à la liste d'admissibilité. Son nouveau

classement: 141e sur un total de 159. Et juste pour lui donner encore un peu plus d'espoir, on ajoutait ceci: «Dans votre territoire, l'Office municipal d'habitation de Montréal administre un logement répondant à vos besoins et il s'en est libéré zéro depuis un an.»

Un seul logement, 140 ménages qui attendent. En d'autres mots, avec un peu de chance, d'ici 100 ans, il l'aura, son HLM, à condition bien sûr qu'il reste dans la misère le plus longtemps possible. C'est merveilleux, la justice sociale, non?

Pas cynique pour deux sous, Talent demeure tout de même très reconnaissant envers ce pays qui lui a sauvé la vie. Très croyant, il ne cesse de prier.

Mais il se demande souvent s'il a fait les bons choix. Il a l'impression qu'on l'a lancé dans l'océan. Il a des moments de profond découragement. «Je te jure, c'est triste pour les immigrants. Mes amis dans la forêt à Dolbeau, je leur disais: Est-ce que vous priez? Il faut prier dans la vie pour ne pas devenir réfugié ou immigré.