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Révolution dans l’assiette; un dossier d’Isabelle Morin publié dans La Presse + Édition du 31 mai 2018

 

La Presse + Édition du 31 mai 2018   dossier d’Isabelle Morin  

Quoi manger quand on ne reconnaît pas les aliments à l’épicerie ? Quoi cuisiner quand on ne dispose ni du même équipement ni du même temps pour y arriver ? Prendre pays implique souvent des bouleversements majeurs sur le plan alimentaire. Notre journaliste s’est mise à table pour en discuter avec un groupe d’immigrants.

Des chenilles et du sirop d’érable

Une vingtaine de personnes sont réunies par un après-midi de printemps au Centre Afrika, un organisme qui propose régulièrement des activités d’intégration aux immigrants d’Afrique ou d’ailleurs. Ce jour-là, un atelier de cuisine québécoise a été mis au programme.

Guidés par les animateurs, les participants s’attellent à la préparation des plats. Rapidement, la nostalgie des mets du pays occupe le cœur des conversations. « Moi, c’est l’attiéké qui me manque [un couscous de manioc ivoirien garni de viande et de sauce]. Chez moi, on l’accompagne de bière au bord de la mer », lance un participant en riant.

L’assemblée s’égaye à l’évocation de cette scène familière. Il y a aussi le tô, le bugali, le kebab… renchérissent les autres. Et les insectes.

« Chez nous, on adore les cricris ! Et puis les termites, les larves, les grillons, les criquets… », se délecte une dame en sortant justement de son sac un contenant de chenilles noires sur lequel elle a réussi à mettre la main grâce à des connaissances en visite. L’enthousiasme gagne la tablée alors que les précieuses gourmandises, denrées rares au Québec, passent de main en main.

Ce qui est exotique, aux yeux des participants, ce ne sont pas ces chenilles, mais le menu concocté par la nutritionniste Marianne Lefebvre : courges grillées, poulet à l’érable, pilaf d’orge et fruits compotés en dessert. L’objectif de l’atelier est de faire connaître la cuisine d’ici, explique-t-elle en profitant de l’occasion pour introduire des aliments locaux nutritifs, économiques et faciles à préparer. La fraîcheur est un enjeu indéniable au Québec, convient l’intervenante qui propose des façons de contourner ces contraintes.

Retrouver ses repères

On est loin du foutou, ce mélange de plantain et de manioc dont rêve souvent Mariame Djebre. « J’en parle et j’ai l’eau à la bouche ! », dit-elle alors que son regard s’illumine pour se voiler aussitôt de larmes. « C’est la nostalgie du pays », s’excuse la femme d’origine ivoirienne, qui a demandé l’asile il y a neuf mois pour elle et ses jeunes enfants, âgés de 2 et 6 ans.

Dans son pays, la femme de 42 ans n’avait pas besoin de cuisiner : les repas étaient pris en charge par un employé. Si elle s’en chargeait, c’était par pur plaisir. Ici, le temps et les ressources lui manquent pour cuisiner les plats auxquels elle est habituée.

« Je ne connais pas vos mets québécois, je ne connais pas vos façons de cuisiner. Quand je suis arrivée, j’ai cherché les marchés africains. C’est là que je fais 100 % de mes courses. » Mariame Djebre

Elle a bien découvert le brocoli, et ses enfants, le pâté chinois – qu’ils adorent – par la garderie. Mais ce sont les mets de son pays qu’elle cuisine à la maison, et pour lesquels elle se procure les ingrédients nécessaires à des prix qu’elle estime par contre beaucoup trop élevés.

Des aliments « sans saveur »

Cathy Mbuyi, de la République démocratique du Congo (RDC), a demandé l’asile il y a deux ans. Pharmacienne de formation, elle cherche ici à intégrer le marché du travail et songe à entreprendre une autre formation. Le manque de travail est sa plus grande préoccupation.

Son plus grand dépaysement, toutefois, elle l’a eu à l’épicerie. « J’entrais dans les supermarchés et je voyais 40 000 articles. Ici, il y a trop de boîtes. Il y a des sauces de toutes les couleurs, mais qu’est-ce que ça goûte ? » Pour s’y retrouver, elle a dû faire appel à une nutritionniste.

Et puis, il y a eu le choc des saveurs. Les mêmes produits n’ont pas le même goût : la viande, les arachides, les fruits et légumes…

« C’est moins bon. Chez nous, ce n’est pas nécessaire d’assaisonner les courges. Et les bananes n’ont de la banane que le nom et la forme ! C’est difficile. » Cathy Mbuyi

On finit cependant par s’adapter, même si ce n’est pas facile, a constaté Jean Marie Mousenga, qui est également arrivé de la RDC avec sa famille, il y a 20 ans, en tant que demandeur d’asile. Le résidant d’Ahuntsic dit trouver aujourd’hui tous les aliments dont il a besoin pour cuisiner dans son quartier. Il s’est aussi mis aux fourneaux, lui qui n’avait pas à le faire dans son pays.

Là-bas, la confection des repas repose sur le clan. « Quand on a un peu de moyens financiers, les gens viennent manger. Le repas est offert. Ici, c’est plus individualiste. On cuisine pour sa petite famille », a-t-il pu constater. Henri Georges Aka s’ennuie également des repas partagés. Dans sa Côte d’Ivoire natale, les repas se mangent en groupe. « Culturellement, tu as toujours l’idée que quelqu’un peut venir manger, indique celui qui a immigré au Québec il y a 20 ans. Ici, il faut appeler pour dire : “J’arrive.” » Mais autrement, déclare-t-il, rien ne lui manque. Si ce n’est le soleil.

Un carrefour alimentaire

« L’hiver, mon dieu, c’est vraiment dur ! relève également Saeideh Ghasemipouya, qui n’avait jamais connu la neige avant d’arriver d’Iran, il y a quatre ans. La première année, j’avais mal en hiver. J’ai pris du poids. » Par inactivité et par gourmandise, avoue-t-elle. Car, après avoir retrouvé les aliments auxquels elle était habituée, elle en a découvert d’autres : le fromage bleu, les pâtes, le pâté chinois, la salade de betteraves…

« Dans mon pays, il y a différentes cultures culinaires, mais à Montréal, on peut découvrir le monde entier dans les marchés. Il y a une grande diversité », observe l’ancienne nutritionniste devenue commis chez Costco, quoique le goût des fruits, des légumes et des mets de son pays lui manquent.

Mais, comme le souligne Lucie Coulibaly, « quand tu arrives dans un pays, c’est pour t’intégrer, que ce soit par la langue ou par la nourriture. Sinon, tu n’y as pas ta place ». Arrivée au Québec dans les années 70, l’immigrée du Burkina Faso a passé sa vie à voyager, et a vécu dans plusieurs pays d’Afrique, en Allemagne, aux États-Unis et en France, avant de revenir vivre ici.

L’alimentation de ses enfants est très différente de l’alimentation traditionnelle qu’elle a connue dans ses tendres années. « J’ai appris à m’adapter », dit la dame de 74 ans, et ces parfums apprivoisés, toutes ces découvertes ont enrichi sa palette de goût. « J’ai appris à manger ce qu’on me présente et je mange de tout », assure-t-elle. À part la poutine !

Tirer son épingle du jeu

Jean Marie Mousenga, de la République démocratique du Congo (RDC), avait 38 ans quand il est arrivé au Québec, en 1998. « Notre nourriture n’est pas adaptée au mode de vie d’ici. Là-bas, on élimine parce qu’on transpire, ce qui n’est pas le cas ici », dit-il. Après avoir eu des ennuis de santé, il a dû réviser ses habitudes alimentaires : manger plus léger, plus varié, à des heures moins tardives.

« Chaque communauté rencontre des difficultés selon le mode de vie qu’il pouvait avoir avant », indique Alain Girard, professeur-chercheur au centre de recherche en gastronomie de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ). En 2013, il s’est intéressé aux transformations des habitudes de vie des immigrés de première génération dans le cadre d’une étude réalisée avec le Laboratoire de recherche sur la santé et l’immigration (LARSI), de l’UQAM. Il s’est aussi penché sur leur alimentation dans le cadre de sa thèse en sociologie. « J’ai rencontré des femmes qui n’avaient jamais cuisiné de leur vie parce qu’en Chine, elles mangeaient des plats déjà préparés ou parce que les grands-parents étaient présents. »

La nutritionniste Marianne Lefebvre se souvient, quant à elle, d’une nouvelle arrivante enceinte de jumeaux, gravement dénutrie et dont les enfants souffraient de botulisme. « Le problème n’était pas financier. Elle ne savait juste pas comment cuisiner les aliments que son mari achetait. Les morceaux de poulet étaient placés tels quels dans le congélateur. Juste les commodités d’une maison peuvent être un problème », souligne l’intervenante spécialisée en alimentation internationale.

Une santé qui dépérit

L’état de santé de certains immigrants se détériore progressivement dans les années qui suivent leur arrivée. Le stress, la précarité financière, les responsabilités familiales, le manque de temps pour cuisiner les plats familiers et la difficulté à s’adapter aux aliments et aux techniques du pays d’accueil sont les facteurs les plus souvent pointés pour expliquer cette situation.

10 % Proportion des immigrants qui souffrent d’insécurité alimentaire. Par ailleurs, 30 % d’entre eux ont une alimentation préoccupante.

« Si je peux faire des portraits généraux, je dirais que chez les femmes, une préoccupation fréquente est la prise de poids qui peut amener des problèmes de cholestérol ou de diabète », note Marianne Lefebvre, qui a fondé Intégration Nutrition dans le but de faire de l’éducation auprès de nouveaux arrivants et de diverses communautés culturelles.

Certains modèles se répètent d’un individu et d’une communauté à l’autre, tout comme les stratégies employées pour s’adapter, a en effet relevé l’étude du LARSI. Souvent, les gens vont manger comme dans leur pays d’origine, remarque Alain Girard. Or, leur mode de vie a changé : ils mangent plus et bougent moins à cause de l’hiver. « La plupart me disaient qu’ils prenaient environ 10 lb la première année. Et ils ne les perdent plus parce qu’ils n’ont pas de réseau, ne savent pas où aller, et parce qu’ils ont d’autres préoccupations : ils doivent se franciser, trouver du travail, faire les devoirs avec les enfants… », soutient-il.

Rétablir l’équilibre

Les problèmes rencontrés lors de l’immigration se stabilisent généralement dans les années qui suivent l’arrivée au pays, alors que les nouveaux arrivants retrouvent du travail et leurs repères.

Sur le plan alimentaire, ils ne sont pas non plus sans ressources. En général, leurs habitudes sont bonnes, affirme Alain Girard. Ils optent pour des produits frais et sont peu portés vers les plats prêts à servir, préférant offrir des repas qu’ils cuisinent eux-mêmes à leur famille.

« La plupart des immigrants arrivent avec un bagage culinaire qui leur permet de rester en santé et de tirer leur épingle du jeu », note Alain Girard.

Par ailleurs, l’alimentation est souvent au cœur de leur vie. « On se rend compte que la nourriture est centrale pour la construction de la famille et la construction d’un chez-soi », ajoute-t-il. À travers les repas partagés, de nouveaux souvenirs se créent, de nouveaux liens se tissent et des racines prennent forme.

Alimentation et immigration – Les agents de changement

Le prix des aliments

Les immigrants s’organisent pour retrouver les aliments qu’ils connaissent. Le problème n’est pas l’offre, mais le prix, a pu constater Alain Girard. « Je parlais avec une dame burkinabè qui avait l’habitude de manger du millet chaque jour. Ici, il est de cinq à dix fois plus cher que dans son pays. Elle en mange maintenant une fois par semaine plutôt que tous les jours », raconte Marianne Lefebvre, qui aide ses clients à intégrer des produits québécois à leur alimentation et « à prendre le meilleur des deux mondes ». « En général, les nouveaux arrivants sont assez ouverts. Le problème est plutôt qu’ils ne savent pas comment les cuisiner », selon elle.

Le manque de temps

Le manque de temps pour mettre un repas sur la table est un problème qui revient souvent, alors que plusieurs ont l’habitude de cuisiner au jour le jour ou d’y consacrer plusieurs heures, remarque Marianne Lefebvre. « Plusieurs ménages, par exemple, ont l’habitude de consommer des légumineuses chaque jour. Si on finit de travailler à 17 h et qu’on se met à cuisiner des légumineuses sèches, ce n’est pas approprié, souligne-t-elle. Sur 15 changements que je propose, ils vont peut-être en adopter 2 ou 3 qui seront significatifs. Plusieurs ont intégré les légumineuses en conserve à leur alimentation. »

La planification des repas

Dans bien des pays, l’électricité est coûteuse et les méthodes de conservation sont limitées. « Certains ont l’habitude d’aller au marché tous les jours. Ils n’ont pas l’habitude de faire leurs achats en prévision des repas de la semaine », remarque la nutritionniste. Pour plusieurs, consommer des produits frais est aussi une habitude bien ancrée. « L’utilisation de conserves ou les légumes surgelés ne font simplement pas partie de leurs habitudes, mais peuvent devenir des atouts importants dans notre contexte de vie. »

La rencontre des cultures

Les enfants qui demandent à manger autre chose – les pâtes, le macaroni au fromage, le poulet rôti ou le pâté chinois découverts à l’école, à la garderie ou chez des amis – font évoluer les habitudes familiales autour de la table. Montréal est, par ailleurs, un lieu où se rencontrent différentes cultures culinaires. Beaucoup sont très attirés par ces possibilités, mentionne Alain Girard. « Ils vont au restaurant, font des recherches pour trouver des recettes, rencontrent des amis qui leur font découvrir des recettes de leur pays. Il y a beaucoup d’échanges et de métissage. »

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