CONTRIBUTION D’AMITIÉS CANADA-RWANDA (ACR)
À LA CONSTRUCTION DE L’UNITÉ NATIONALE ET DE LA RÉCONCILIATION
Conçu au départ comme un message au peuple rwandais, cet article a été préparé dans le cadre
du Sommet national sur l’unité et la réconciliation tenu à Kigali du 7 au 9 mai. Invitée
officiellement par Madame Fatuma Ndangiza (Secrétaire Exécutive de la Commission Nationale
de l'Unité et la Réconciliation) à participer à cette conférence,
Amitiés Canada-Rwanda arépondu positivement, mais les organisateurs n’ont pas donné suite.
INTRODUCTION
Après le « Gouvernement d'unité nationale », une « Commission Nationale pour l'Unité
et la Réconciliation » a été instituée au Rwanda. Avec cette volonté manifeste souvent
ré exprimée publiquement dans le discours politique, nul doute que des actions concrètes
en ont découlé et continueront d’être réalisées. C’est en tout cas là notre souhait le plus
cher.
Comme l’a souligné le Président Paul Kagame dans son discours prononcé le 11septembre 2000 devant les étudiants de l'université du Maryland,
« l'une des questions lesplus fondamentales auxquelles le gouvernement rwandais s'est trouvé confronté est celle
de l'unité nationale et de la réconciliation; à l'appui de cet objectif, le gouvernement
encourage le dialogue sur toutes les questions qui ont divisé le pays par le passé ainsi
que la recherche de solutions durables ».
Les membres d’Amitiés Canada-Rwandasouscrivent entièrement à cet énoncé.
Cette activité intervenant quelques jours après la commémoration du génocidegarder en mémoire les centaines de milliers de victimes innocentes de la tragédie
rwandaise de 1994. ACR entend ainsi honorer la mémoire de toutes les victimes
innocentes de la folie meurtrière de personnes et groupes de personnes assoiffées de
pouvoir, au mépris de toute autre considération, surtout au cours de l’année repère 1994,
sans oublier les victimes de la guerre civile qui a sévi au Rwanda et dans la région des
Grands lacs africains avant et après cette année. Nous pensons que le devoir de mémoire
doit servir l’avenir et la réconciliation des divers composants de la nation; il ne doit pas
être une sorte de vigilance génératrice de méfiance, mais doit plutôt être porteur d’espoir
et refléter la dynamique d’une vie nouvelle.
C’est en tant que Rwandais et Amis du Rwanda, fiers d’arborer le nom de notre
association, Amitiés Canada-Rwanda, fondée à Montréal il y a plus de 15 ans afin de
promouvoir « une solidarité agissante » entre nos peuples, que nous tenons à apporter
notre contribution à la réflexion sur l’unité nationale et la réconciliation dans le dans le
cadre du sommet organisé à cet effet (Kigali, du 7 au 9 mai 2004).
Concrètement, Amitiés Canada-Rwanda s’est donné pour mission initiale de développer
des relations d’amitiés et d’échanges entre les Canadiens – plus particulièrement les
Québécois – et les Rwandais dans une perspective d’enrichissement mutuel;
d’encourager les initiatives des membres visant à appuyer le peuple rwandais dans ses
efforts de développement et de faire connaître ces efforts auprès du public et des
organismes canadiens et québécois.
Ces objectifs restent toujours d’actualité. Néanmoins, le drame qui a plongé les Rwandais
dans une tristesse incommensurable nous a amené à revoir nos priorités à moyen et court
terme. En effet, les conséquences de cette tragédie rwandaise se sont fait sentir jusqu’à
Montréal, plongeant les membres d’Amitiés Canada-Rwanda, qu’ils soient Québécois ou
Rwandais, dans de graves divergences de points vue sur la question rwandaise d’une part,
et dans une relative scission de la communauté rwandaise en deux communautés
distinctes d’autre part. Voilà pourquoi ACR s’est donné pour mission immédiate
d’oeuvrer au rapprochement intercommunautaire et interculturel, dans la
perspective d’une intégration réussie dans la société québécoise et canadienne
APPORT D’AMITIÉS CANADA-RWANDA
Dans notre association, nous tenons à vivre les valeurs de respect et d’acceptation de
l’autre, de souci de la vérité, d’autocritique, de dialogue, d’acceptation des règles du jeu
démocratique. L’ouverture et l’option non partisane de l’association devrait nous
permettre d’élargir notre base et de diversifier le public invité à nos activités.
Au cours des années 2002-2003, ACR a organisé une série de rencontres-causeries à
l’appui de ce double objectif de rapprochement et d’intégration. Nous croyons que les
leçons que nous en avons tirées, qui sont exposées dans les lignes qui suivent, peuvent
largement contribuer à cimenter l’unité et la réconciliation du peuple rwandais.
Après avoir éclairci qui nous sommes ainsi que les valeurs auxquelles nous croyons,
revenons maintenant à la problématique de l’unité et de la réconciliation nationales,
parallèlement à notre propre expérience de rapprochement et d’intégration pour
surmonter les conséquences de la tragédie rwandaise au Canada. Nous avons tiré ces
leçons des conférences que nous avons organisées pour nos membres et sympathisants au
cous des années 2002-2003. A plusieurs égards, ces leçons s’appliquent aux relations
entre Rwandais et pourraient grandement contribuer, à notre avis, contribuer à résorber
définitivement les antagonismes et les dissensions que l’on observe. Ces leçons se
résument en quatre points. Il s’agit respectivement :
•
du dialogue, avec ses risques, ses exigences et ses bénéfices;•
de la recherche de la vérité, indispensable à tout processus de résolution de conflit;•
de la justice, qui doit être impartiale et équitable;•
de la construction d’un état de droit, condition sine qua non de l’épanouissementd’une nation homogène.
Nécessité du dialogue
La première leçon
que nous avons retenue de nos conférences est que dans une situationconflictuelle ou antagoniste, que ce soit entre deux individus, au sein de la famille, entre
deux groupes ou même entre deux nations, la meilleure attitude à adopter est le
dialogue,avec ses risques, ses exigences et ses bénéfices. Des risques de vulnérabilité, car le
dialogue implique de parler entre autres de ses peurs et de ses revendications et rouvre les
anciennes blessures. Des exigences, car le dialogue doit se faire en toute transparence,
source de confiance, et qu’il implique d’adopter une attitude exempte de
confrontation et
sentiment d’appartenance et d’identification à un groupe donné, une solidarité instinctive
avec les siens (sa famille, son groupe, sa nation).
Voici comment un de nos conférenciers a décrit la double empathie :
« La doubleempathie implique non seulement de comprendre et de solidariser avec les siens, mais
aussi d’arriver à ressentir de l’empathie avec celui que l’on considérait auparavant
comme adversaire. Une empathie avec l’ex-adversaire, cela veut dire voir en lui un être
humain exactement comme soi-même, reconnaître la légitimité de sa douleur.»
Desbénéfices, enfin, tels que la compréhension mutuelle, l’esprit de tolérance, la culture de la
paix et de la cohabitation pacifique, source de prospérité, que nous recherchons tous. Et
au cours du dialogue, il est essentiel d’adopter la bonne attitude : celle de la
collaboration, qui génère des solutions gagnant-gagnant ou, à défaut, celle du compromis.
Recherche de la vérité
La
deuxième leçon, c’est que la recherche de la vérité est indispensable à tout processusde résolution de conflit, un préalable au processus de réconciliation collective. C’est ce
que nous avons appris d’une intervention portant sur l’Afrique du Sud. La recherche de la
vérité doit se faire avec un esprit dénué de haine et de vengeance, et elle doit conduire
d’abord à la reconnaissance des faits, ensuite à l’acceptation des responsabilités
respectives. La vérité ne saurait être partielle ou partisane : il faut reconnaître les fait et
tous les faits, pas seulement ceux qui nous accommodent. Il faut absolument éviter de
tomber dans le piège du déni de la vérité ou d’une partie de la vérité, car c’est cela qui
cultive le ressentiment et risque de perpétrer la discorde.
Justice impartiale et équitable
La
troisième leçon retenue, c’est que la justice doit être impartiale et équitable. La quêtede la vérité est un parcours de longue haleine, jamais totalement terminé. Toutefois, dans
la mesure où elle peut oeuvrer de manière indépendante, deux formes de justice sont
possibles : la justice punitive et la justice réparatrice. La justice punitive, qu’elle soit
nationale ou internationale, moderne ou traditionnelle, est celle qui déclare des verdicts et
prononce des sentences, celle qui tue et emprisonne. La justice réparatrice est celle qui
tente de réparer les torts et réhabiliter les victimes et les auteurs.
Pour notre part, nous pensons qu
’une justice réparatrice et réhabilitante, plutôt quesimplement punitive,
est plus susceptible de contribuer à consolider les efforts pourremailler harmonieusement des tissus sociaux si douloureusement abîmés et recouvrer
l’humain en chacun. Pour servir véritablement la réconciliation, la réparation ne saurait
être restitution du passé – les évènements sont irréversibles – mais elle doit servir de base
à la construction d’une nouvelle société où il fait bon vivre pour tous et toutes.
La justice pénale, dans la mesure où elle consacre le principe de la lutte contre l’impunité
et est équitable pour tous, peut aussi être bénéfique. Dans cette démarche de recherche de
la vérité et de la justice, il faut éviter toute attitude globalisante. Personne ne doit être
inquiété pour ce qu’il est, qui qu’il soit, et aucun groupe ne doit être pointé du doigt à
cause d’une faute de l’un des siens. Au contraire, chacun individuellement doit être jugé
pour les actions et les gestes qu’il a posés, sans être accusé ni protégé à cause de son
groupe d’appartenance. Quelle que soit l’intensité de la tragédie, passé le stade des
émotions violentes, il faut que la présomption d’innocence garde droit de cité. Toute
démarche contraire, surtout si elle est globalisante, risquerait d’attiser les antagonismes
au lieu de les éradiquer.
Advenant une situation tellement complexe que les victimes et les auteurs des crimes se
retrouvent dans les deux groupes en présence, comme c’est souvent le cas, et que ces
deux groupes doivent quand même revivre et reconstruire ensemble le tissu social, une
justice réparatrice et réhabilitante est d’autant plus recommandée. Voici ce que nous
avons retenu d’une communication faite par une ressortissante sud-africaine :
« Lesfautes des uns et des autres étaient si grandes qu’aucune peine, aucun emprisonnement
ne pouvait les expier adéquatement. Les Sud-africains ont alors constitué une
commission itinérante, où les fautes devaient être confessées volontairement et le pardon
demandé. Pour que les plaies puissent éventuellement guérir, la vérité devait être connue
et le pardon accordé
».Construction d’un état de droit
La
quatrième leçon retenue, réalité que nous observons au quotidien dans notre milieude vie, c’est que la construction d’un état de droit où tous sont égaux devant la loi est une
condition sine qua non de l’épanouissement de chacun et chacune. Un état de droit qui
valorise la notion de partage du pouvoir sous toutes ses formes, un état de droit où la
dignité de toutes les personnes est respectée, où la liberté d’exprimer son opinion
d’approbation ou de désaccord est garantie, et qui est bâtie sur une démocratie pluraliste
respectueuse des droits humains fondamentaux. Cette construction de l’état de droit ne
pourrait se passer d’un immense travail de justice sociale, veillant à ce que tous les droits
économiques, sociaux et culturels, indissociablement unis aux droits civils et politiques,
soient universellement reconnus dans la pratique à tous et toutes. En particulier, dans
l’esprit de la réconciliation, nous croyons que le droit à la réparation concerne toutes les
victimes survivantes de la tragédie de 1994, de la guerre civile qui l’a précédée et des
violences commise depuis, sans discrimination aucune.
Voilà ce que nous avons appris tout au long de notre quête visant le rapprochement
intercommunautaire et interculturel ainsi qu’une intégration réussie de nos membres dans
la société canadienne et québécoise. Il nous est apparu que ces quatre conditions étant
réunies, la réconciliation nationale ne serait qu’une affaire de temps et de détermination.
C’est pourquoi nous pensons que notre modeste expérience qui s’est déroulée bien loin
du Rwanda, aux confins des glaciers du Grand Nord, pourraient d’une certaine façon
faire avancer le processus d’unité et de réconciliation nationale.
Unité et réconciliation
Notre quête nous a aussi amené à réfléchir sur
la question de la réconciliationnationale,
et nous tenons à partager avec vous notre vision du concept de réconciliationdans le contexte rwandais. Notre association comprend des ressortissants rwandais qui, à
plusieurs égards – il en est d’ailleurs de même de nos membres d’origine canadienne et
québécoise, n’ont pas échappé aux conséquences de la tragédie rwandaise. Il va sans dire
que la réconciliation nationale est une affaire de tous les Rwandais et doit impliquer tous
les composants de la nation rwandaise, chacun ayant un rôle à jouer à son niveau.
Nous pensons également que la communauté internationale et les « pays amis du
Rwanda » doivent contribuer à l’immense devoir de réparation, de réhabilitation et de
réinsertion, et ce, à la hauteur de leurs responsabilités passées et de leur conscience. Voilà
qui met fin à notre témoignage, basé sur l’expérience vécue au Canada, en relation avec
l’impact que la tragédie rwandaise a eu sur nous. Nous espérons que cette expérience
contribuera quelque peu au processus d’unité et de réconciliation nationale déjà amorcé.
CONCLUSION
Pour terminer, nous saisissons cette occasion pour souhaiter que soit rompu à tout jamais
le cercle vicieux de la violence et de l’exclusion. Nous voulons aussi exprimer notre
appui à toute initiative visant la paix durable, la cohabitation harmonieuse et la solidarité
entre tous et toutes. Nous encourageons aussi le peuple rwandais à persévérer dans sa
volonté de sauvegarder ses droits légitimes, sans oublier de se conformer aux devoirs qui
en découlent, et nous invitons fortement chacun et chacune à poursuivre ces efforts en
vue de la prise de parole citoyenne et du développement solidaire de tout le peuple
rwandais. Seul un engagement solidaire peut amener le peuple rwandais à réaliser un
développement harmonieux, durable et profitable.
Pour le conseil d’administration
d’Amitiés Canada-Rwanda
Vérène Mukandekezi
Présidente
Montréal, le 6 mai 2004